Un correspondant me fait remarquer qu’il existe des Flamands francophones depuis des siècles. Cependant, ils sont souvent laissés pour compte, le label “Flamand” étant surtout associé à celles et ceux qui parlent la langue néerlandaise. Il ajoute : « En ce qui me concerne, je pense qu’un habitant de Lille, d’Arras ou de Douai n’en est pas moins flamand qu’un Dunkerquois, un Brugeois ou un Anversois. » Je partage volontiers cette conclusion, moyennant quelques nuances.
APPRENDRE A CONNAITRE TOUS LES LES FLAMANDS – Natif de Flandre en France, je sais que, contrairement à une citation flamande bien connue, « la langue n’est pas tout le peuple. » Toutefois, cette réflexion reste très incomplète. La Flandre d’aujourd’hui est triple, car elle est écartelée entre trois pays. La Flandre zélandaise, la partie la plus modeste, fait partie des Pays-Bas. La Flandre belge inclut aujourd’hui beaucoup plus que les territoires historiques de l’ancien comté de Flandre et compte plus de 6 millions d’habitants. Et puis, il y a la Flandre en France. Un minimum de connaissances sur l’histoire de chaque entité me semble indispensable pour ce débat. Cependant, beaucoup de Flamands de Belgique et des Néerlandais ne connaissent pas ou peu la Flandre en France, et cela vaut également pour la plupart des Flamands de France, qui n’ont quasiment aucune notion de l’histoire de la Flandre belge et des Pays-Bas. On peut évoquer comme excuse le fait que les manuels scolaires de la République se taisent quant à nos voisins, mais c’est un peu facile. Pour ma part, j’ai étudié en autodidacte pendant plusieurs années l’histoire du Mouvement flamand et de l’Idée néerlandaise. J’ai ainsi appris comment les écarts se sont creusés entre nous, ce qui fait que les mêmes mots, les mêmes faits et les mêmes situations sont perçus différemment d’un côté et de l’autre.
LANGUE ET IDENTITE – La fameuse citation flamande « de taal is gans het volk » (la langue est tout le peuple) provient d’un poème intitulé « De Nederduitsche Tael » écrit par le poète Prudens van Duyse (1804-1859). Pour la comprendre, il faut la replacer dans le contexte de son époque, marquée par l’éclosion du Mouvement flamand en Belgique et la lutte contre la francisation de la Flandre dans ce pays. Mais je n’en affirme pas moins que la langue est une composante majeure de l’identité. Cela ne signifie pas pour autant que les Irlandais soient moins Irlandais parce qu’ils parlent presque tous anglais, ni que les Juifs de la diaspora, qui ne maîtrisent pas ou peu l’hébreu, soient moins juifs que les autres. Je suis d’avis que le rôle de la langue est primordial, et qu’ils sont donc irlandais ou juifs, mais d’une autre façon.
AU TEMPS OU LE FRANCAIS N’EXISTAIT PAS ENCORE – L’opinion selon laquelle le français a toujours été la langue dominante à Lille, Douai ou Arras est basée sur l’idée que notre histoire commence seulement après l’an 1000. Pourtant, la Flandre lilloise parlait bien le bas-francique, dont les dialectes flamands et le néerlandais sont les descendants directs. C’était à l’époque où la capitale franque avec son roi Childeric s’appelait Tournai. Cette constatation peut être suivie à la trace, au moins jusqu’à la Somme, et même jusqu’à Paris. Il paraît que le roi de France, Hugo Capet, décédé en 996, comprenait encore convenablement la langue de ses ancêtres. Jusqu’au XIXe siècle, la langue populaire de la Flandre lilloise et de l’Artois était le picard, et il serait donc plus correct de parler de Flamands romans (gallicants) plutôt que de Flamands parlant le français. D’ailleurs, il aurait été difficile de parler français à l’époque de notre légendaire Liederik, pour la simple raison que cette langue n’existait pas encore. L’élite franque a pris son temps pour passer à la langue romane qui deviendra plus tard le français, ce phénomène de romanisation étant également stimulé par la pénétration puis par l’installation progressive du christianisme.
APPRENONS LE NEERLANDAIS – Je terminerai mon propos par une remarque basée sur mon expérience personnelle. Je ne veux blesser personne, mais j’avoue avoir honte à la place de celles et ceux qui se disent flamands en France mais qui ne parlent pas le néerlandais. Je n’ai jamais compris comment il est possible de s’affirmer flamand sans faire l’effort élémentaire d’apprendre la langue. La Flandre en France se montre ici bonne dernière de la classe. Je lisais récemment qu’en Alsace, 90 % de la jeunesse s’initiait d’une manière ou d’une autre à l’allemand. En Flandre en France, nous parlons, selon la formule de Contador, de 0,0001 %. Cette histoire de Flandre et de Flamands francophones depuis le Moyen Âge est donc également utilisée comme une mauvaise excuse par celles et ceux qui sont trop paresseux pour apprendre la langue des Flamands.
04.03.2025