L’opinion de Régis Demol

 La magnifique plaquette Wintertijd in Frans Vlaanderen ,évoque pour moi des nostalgies profondes, ayant eu une enfance assez comparable à la tienne, dans le même coin de notre Westhoek. Cycle des saisons, liens charnels avec les Anciens qui savaient beaucoup de choses qui échappaient à nos jeunes esprits déjà trop rationnels, atmosphère particulière et mystère de certains lieux et de certains moments, plus particulièrement en hiver. Autant de choses incommunicables de nos jours.

Mon environnement était celui d’une petite ferme typique. En hiver, tandis que le vent glacial balayait la plaine silencieuse, toute la vie était concentrée autour des bâtiments de l’hofstede, toute la chaleur concentrée dans les étables, l’écurie, et bien sûr la cuisine. Pendant les vacances d’hiver, je donnais un coup de main à mes parents pour le soin des bêtes : ravitaillement des vaches et des génisses en betteraves fourragères, en foin dans les râteliers et en paille pour les litières, nettoyage de l’écurie, etc. Des bruits, des odeurs, la chaleur des animaux, la complicité je dirais même avec eux, la lumière blafarde de quelques maigres ampoules, le mystère de l’obscurité profonde tout autour de cet îlot de vie…tout un climat,  pour moi, à jamais disparu !

Ces tâches sont liées  à cette période du Wintertijd, et elles ont contribué à enraciner chez moi un attachement charnel à la Flandre rurale, et sans doute, beaucoup plus que cela, à une sorte de  spiritualité que je découvrirais bien plus tard sous le nom très générique de « paganisme ». Certes on est loin de l’Acropole ! Les boeren ont perpétué, je crois, un certain nombre de rites très anciens, en ignorant tout de leurs origines nordiques. Nous avions un vieux charretier à la ferme, originaire du village voisin d’Oudezeele, qui connaissait plein de choses « bizarres », par exemple, lors de « Kariôle », c'est-à-dire, la rentrée de la dernière charrette de blé dans le hangar de la ferme, il laissait une belle gerbe au milieu du champ « parce que ça porte bonheur ». C’était également l’occasion de tuer un cochon (que de choses à dire aussi là-dessus pour y avoir participé activement des dizaines de fois !).

Il y avait également des endroits maléfiques, notamment un lieu dit, le  Bunder , où il ne faisait pas bon traîner la nuit à cause des « bruulozen » (j’écris ce terme phonétiquement, tel que je l’ai entendu, sans savoir rien de plus sur ces redoutables « choses »). Il y avait aussi encore au fin fond de la campagne, du côté d’Oudezeele, des rebouteux qui soignaient certaines affections chez les animaux. J’en ai vu une un jour, qui marmonnait des « prières » dans un charabia flamando – latin qui n’avait rien de très catholique ! On brûlait ces gens pour moins que ça sous l'Inquisition !

Enfant, nous ne connaissions pas non plus le sapin de Noël, et nous laissions des carottes et du foin sous le manteau de l’immense cheminée qui faisait la moitié du mur de la salle de séjour. Après coup, j’espère que la monture d’Odin/Woden passait avant le baudet du Père Noël !  En fait, c’était plutôt St Nicolas que nous fêtions, et c’était l’occasion de recevoir des « follarts » et des oranges. La fête quoi ! Il nous fallait peu pour être heureux ! Et bien sûr les « stryntjes » qu’on mangeait pendant tout le mois de janvier. Pas une  mère qui ne savait en confectionner !

Enfin, j’ai appris quelque chose que j’ai noté soigneusement sur mon agenda au 4 décembre : recueillir des branches de sureau pour les voir fleurir à Noël !

 Wintertijd in Frans-Vlaanderen, un petit livre pour lequel,  j’ai un attachement tout particulier.

 Régis Demol

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