Nous avons encore beaucoup d’arbres à planter

Un proverbe dit "si tu as planté un arbre, construit une maison et élevé un enfant, tu as bien occupé ta vie".

A l’image d’Yggdrasill, l’arbre du monde de la mythologie nordique, l’arbre est omniprésent dans nos traditions. Il symbolise la vie, toujours en évolution. Les arbres qui perdent leurs feuilles puis les retrouvent au printemps évoquent le cycle. Les espèces à feuilles persistantes expriment la permanence de la vie malgré l’hiver et la nuit. C’est le sens profond de la végétation décorative de Noël.

En ces décennies de destruction systématique, voire organisée, de nos paysages traditionnels, le " recours " aux arbres se révèle doublement symbolique: lien avec les anciennes croyances et volonté de pérennité de la vie que rien ne peut détruire.

La haie saxonne

Qu’importe la surface de notre jardin, la haie occupe une place de choix parmi nos plantations.

Pour nos ancêtres, déjà, la fonction de la haie s’avère essentielle et multiple. Elle délimite et protège le territoire de l’homme libre, elle freine l’érosion, fournit le bois de chauffage et de menuiserie. Avec la disparition de la forêt et la culture intensive elle reste la dernière réserve naturelle importante pour la faune et la flore. La haie, comme la forêt, est nourricière.

Dans tout le nord-ouest européen la haie de nos campagnes est appelée haie saxonne. A l’origine elle se tresse à l’aide de branches de saules autour de piquets plantés dans le sol. Cette technique est très vite remplacée par la haie vive qui, bien entretenue, peut se maintenir plusieurs siècles.

L’arbre par excellence de la haie saxonne est l’aubépine (crataegus laevigata), le hagedoorn de la plaine flamande. Car l’aubépine possède un double avantage : ses épines dissuadent le bétail et ses branches se prêtent à toutes les manipulations d’entretien. Le tronc peut être fendu et plié à loisir sans que sa croissance en souffre.

Les autres espèces plantées ou semées par le vent ou les oiseaux ne sont jamais aussi dominantes que l’aubépine.

Quelle haie planter?

L’aubépine, atteinte par le feu bactérien est à déconseiller. Et les besoins de nos modestes jardins-pelouse ne sont pas comparables à ceux du boer Flamand ou artésien.

Le choix qui suit n’est pas exhaustif. Il est basé sur les réalisations de plusieurs paysagistes traditionnels de renom ainsi que sur notre expérience personnelle avec un petit jardin d’environ 1000m2.

Deux types de haies peuvent être envisagées. Tout d’abord la " haie taillée " qui a pour elle la netteté d’un entretien régulier.

Les espèces traditionnelles les plus conseillées sont le charme commun (carpinus betulus), l’érable champêtre (acer campestre) et le hêtre (fagus sylvatica). Ce dernier offre l’avantage de conserver ses feuilles fanées durant tout l’hiver. L’if (taxus baccata) et, pour les haies basses, le buis (buxus sempervirens), feront également l’affaire pour qui préfère une haie toujours verte.

Dans la tradition indo-européenne l’if symbolise l’éternité. Les celtes le plantaient dans leurs cimetières comme protection contre les esprits du mal. De magnifiques buis sculptés se trouvaient dans presque tous les jardins de Flandre et des Pays-Bas et la tradition a été reprise et renouvelée par les architectes des jardins contemporains. Selon les croyances populaires le buis protège les récoltes contre la pluie et la grêle, et la maison contre la foudre. Des rites repris par l’Eglise mais dont l’origine est incontestablement païenne.

Notre deuxième modèle est la haie de boccage, mélange informel d’arbres et de plantes. Elle s’intègre bien dans l’environnement et ne demande qu’un entretien minimum. La haie de bocage peut se planter sur deux niveaux en y intégrant en première ligne des arbustes à petits fruits : cassissiers, groseilliers, framboisiers, mûriers.

Dans cette haie ne manqueront ni le sureau (sambucus nigra), ni le noisetier (corylus avellana), dans la mythologie nordique, tous deux consacrés à Thor. Une maison était à peine construite que le sureau était planté, souvent à coté d’un soupirail ou d’une fenêtre. Dans plusieurs de nos XVII Provinces on raconte qu’une bonne fée appelée Dame Holle (Vrouw Holle) l’habitait. Elle protégeait la maison des esprits malins et guidait les enfants à naître. Abattre un sureau portait malheur.

Le noisetier, lui retient la foudre et les anciens Germains en entouraient leurs lieux sacrés. Au solstice d’été on coupait les branches de noisetier qui servaient à la fabrication des baguettes aux sourciers.

De nombreuses espèces s’intègrent également dans la haie de bocage. Le sorbier (sorbus aucuparia) consacré à Thor ; l’églantier (rosa rubiginosa) dédié à la déesse Frigga d’où son nom de Friggdorn en Rhénanie ; le fusain (eunonymus europaeus) dont on raconte que c’est par l’éclosion de ses bourgeons que la déesse Freya se débarrasse des rigueurs de l’hiver ; le houx (ilex auquifolium) aux feuilles persistantes, symbole de l’éternité et protecteur contre la foudre ; le lilas (syringa vulgaris) introduit en Europe au XVIe siècle par Ogier Gisleen van Busbeek, originaire de Bousbecque près de Tourcoing.

Et encore: l’aulne (alnus glutinosa et alnus incana) et le cornouiller sanguin, tous deux très décoratifs en hiver, l’obier (viburnum opulus), la rose camine (rosa canina).

Les arbres

La haie de bocage permet également d’intégrer quelques grands arbres, à condition que la surface dont vous disposez soit suffisamment grande et que vos voisins l’acceptent. Sans quoi ces arbres peuvent faire l’objet de plantations solitaires dans votre jardin.

Notre choix se limitera ici à quelques arbres à valeur symbolique : tilleul, chêne, frêne, bouleau, saule. Et pour les arbres fruitiers : noyer, poirier, pommier. L’orme atteint de graphiose est, tout comme l’aubépine, à éviter pour le moment.

Le tilleul (tilia) : nos ancêtres rendaient la justice sous cet arbre. C’est au pied du tilleul qu’en Flandre on trouvait les bancs verts du tribunal de la vierschaar. Dans la mythologie nordique le tilleul est un arbre sacré dédié à Freya. On trouvait de ces arbres sacrés plusieurs fois centenaires jusqu’au siècle dernier dans nombre de communes. Le tilleul qui a donné son nom au village de Lynde (= tilleul en néerlandais) dans le canton d’Hazebrouck existait encore au XIXe siècle. Il se trouvait dans l’enceinte du cimetière et c’est à son pied qu’on recevait les cortèges funèbres. Son tronc atteignait plus de cinq mètres de circonférence à sa base et ses branches taillées en plateforme mesuraient huit mètres de diamètre.

Autour de la maison, en combinaison avec la haie, le tilleul se prête admirablement à la taille palissée, technique traditionnelle dans tous les anciens Pays-Bas, et toujours très pratiquée.

Le chêne (quercus robur et quercus petraea) : Il attire la foudre et symbolise la majesté, la puissance, la longévité et la solidité. Les Germains le consacraient à Thor, les Grecs à Zeus et les Romains à Jupiter.

Le frêne (fraxinus excelsior) : l’arbre du monde la mythologie nordique, Yggdrasill, est un frêne. Il représente les trois niveaux du cosmos : le monde souterrain par ses racines, la surface de la terre par le tronc et le domaine des dieux par ses branches. Le premier homme fut créé à l’aide d’une branche de frêne.

Le bouleau (betula pendula et betula pubescens) : figure du pays nordique, il est l’arbre de Frigga, la femme d’Odin, et symbole de la fécondité. C’est presque toujours le bouleau que l’on choisit comme arbre de mai. Chez les Slaves, il symbolise le printemps.

Le saule (salix) : on ne peut imaginer la plaine flamande sans la silhouette caractéristique des saules têtards (bollaard). Leur tronc se fend sous le poids des branches et en vieillissant, il devient creux. De très anciennes légendes racontent que c’est par le tronc creux d’un saule que l’on descend dans les entrailles de la terre où vivent les " kabouters ". Le saule taillé régulièrement, s’intégrera facilement dans un petit jardin, dans la haie, au bord d’un fossé ou d’une pièce d’eau.

Le noyer et le poirier sont plantés comme arbres de vie à la naissance d’un enfant. En Flandre et dans toutes les provinces des anciens Pays-Bas on plantait un noyer à la naissance d’un garçon (parfois un chêne) et un poirier (ou un bouleau) à la naissance d’une fille. Dans la Campine on enterrait le placenta au pied de l’arbre de vie.

Le noyer : chez les Germains il était consacré à Thor. Chez les Grecs il est l’arbre de Jupiter (d’où son nom de Juglans nigra). A Hazebrouck c’est un vieux noyer sacré qui indiquait les limites de la ville et des propriétés du comte de Flêtre. Le cortège annuel de mi-carême évoque un conflit territorial entre la ville et le comte. Hors ce conflit ne semble avoir aucune assise historique. La fonction du noyer sacré n’a-t-elle pas été occultée dans ce récit? le comte de mi-carême ne jette-t-il pas des noix, symboles de la fécondité, dans la foule ?

Le poirier (pyrus communis): pour nos ancêtres les poiriers sauvages étaient également sacrés. Cela explique pourquoi les pères de l’Eglise font régulièrement mention dans leurs écrits de l’abattage de poiriers sacrés.

Le pommier (malus sylvestris): la pomme est le fruit de Venus et de Freya. Dans la mythologie nordique Iduna conservait les pommes d’or qui donnaient l’éternité aux dieux. C’est sans doute là l’origine de l’enseigne " la pomme d’or " que portent encore des auberges de chez nous.

Nous avons encore beaucoup d’arbres à planter...

Cet article a été publié dans le " courrier des Pays-Bas français " de mars 1991