Les traditions

Qui pourrait mieux parler des traditions vivantes que Tijl l’immortel ? Son nom, en effet, ne signifie-t-il pas, à la fois, refus et fidélité, contestation et constance, méfiance et foi ?

Soumis aux lois éternelles de son peuple, il bafoue les porteurs de contraintes abusives. A son aise dans le passé des siens, instruits de leurs légendes, de leur poèmes et de leurs annales secrètes, il rejette l’histoire que prétendent lui fabriquer cuistres et académiciens et lui préfère la Vérité qui sort non d’un puits sombre mais de l’écho des champs et des bois.

Nos Bas Pays des hauts lieux de l’Histoire ont souvent reçu sa visite. Il a même laissé, comme on dit, "de la famille" : ces poètes et ces conteurs qui, du légendaire Pierlala au très positif Jean-Baptiste van Grevelinghe, baptisé Tisje Tasje, en passant par Fidèle Roussez pour aboutir à André Biebuyck et à Albert Deveyer, ont chanté et parlé afin de prouver qu’il n’est de meilleur bec que de Flandre. Si l’on ajoute qu’en son temps Erasme, de Rotterdam, n’a pas dédaigné de venir observer ici ce qui s’y passait, on voit que notre patrimoine spirituel d’hommes libres, traités de gueux par les nantis, possède ses titres et se références.

Il n’est donc pas surprenant qu’en tête de notre inventaire se placent le chant et la musique. Leurs thèmes sont parmi les plus anciens du monde occidental. Les Grecs (les vrais ! ceux d’Homère, d’Hésiode, d’Aristophane, d’avant Périclès le Poincaresque) avaient sans doute fait aussi bien - ou mieux - mais leurs œuvres mélodiques ont disparu sans descendance directe. Les chants populaires des Flamands de France, au contraire, notamment ceux qui ont été recueillis par Edmond De Coussemaker, nous relient sans interprètes trompeurs aux légendes millénaires des Reuzen et des Ases du panthéon Indo-européen.

Notre Emmanuel Looten, poète cosmique, avait repéré cette immense réserve d’énergie lyrique qui reste à exploiter, à la manière des nappes énergétiques des fonds sous-marins. Les jeunes bardes bretons, nos cousins, qui s’accompagnent à la harpe celtique, nous offrent leur exemple de résurrection triomphale.

Cette musique divine ne saurait pourtant traduire exactement les sentiments et la pensée qu’elle porte en elle si elle ne s’exprimait dans une langue maternelle. De tous les idiomes européens de haute culture moderne, le flamand ou néerlandais est peut être celui dont l’évolution a été la plus régulière, la moins brusquée, la plus conforme au génie initial des géniteurs. Il est ainsi le mieux placé pour communiquer avec les parlers apparentés du monde contemporain, en particulier avec l’anglo-américain son grand frère. De là son insigne valeur pédagogique et culturelle.

Le retrouver, renouer avec les liens même lorsqu’ils ont été brisés par des forces hostiles, c’est à la fois une victoire et un enrichissement. Maintes ethnies, moins favorisées par la nature, ont accompli ce miracle.

En cette fin de vingtième siècle, quiconque parle d’art et de traditions populaires se doit de s’intéresser aux jeux qui mériteraient d’avoir leur place dans les rubriques, hélas commercialisées, du sport contemporain.

Que serait le peuple basque sans ses frontons de pelote ? Et conçoit-on un village de Flandre sans son schottershof pour le tir vertical à l’arc, et sa perche toute peuplée d’oiseaux de bois, pointant haut vers le ciel ?

Il n’est pas jusqu’à la "platte bolle" qui ne réclame la place que tente de lui ravir la pétanque, aimable fille du Midi, toute dépaysée dans les mains robustes d’un vrai boer.

"Plat bouleur du plat pays" qui ne remarquerait - s’il n’a des yeux pour regarder - que tu refais, dans ta bourloire, le geste sculptural du discobole antique ?.. Et que tu es, aussi, le précurseur du bowling moderne ?

Ni monsieur l’Inspecteur Général ni l’Académicien en habit vert n’en instruiront tes enfants.

Comptons donc d’abord sur nous-mêmes.

Sachons que le passé et l’avenir ne sont que les deux faces d’une seule réalité. Nos traditions sont assez divers et riches pour s’adapter aux lois et aux hasards des circonstances. Tout le monde ne pourrait pas en dire autant !

 

 

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