Le Jacobinisme door Nicolas Bourgeois

Bien qu’il ait pris (hélas!) un sens et une importance internationale, le jacobinisme est un produit authentique du terroir parisien comme les vaudeville des boulevards ou l’esprit montmartrois.

Il est devenu l’évangile de toutes les républiques qui se sont succédées sur les bord de la Seine. Il est toujours la doctrine non écrite qui dicte les décisions et les arrière pensées des dirigeants, fussent-ils à l’Elysée ou à la mairie de Paris (...)

Rien de tout cela, vocabulaire inclus, ne se pourrait comprendre si l’on ne remontait, historiquement, quelque peu en arrière. Le mot jacobin dérive du couvent du même nom où s’était installé un club d’aspirants au pouvoir, en rivalité avec d’autres citoyens réunis dans un autre couvent parisien, les Feuillantines.

Les aspirations de ces agitateurs, comme le démontrent les cahiers de revendications des Etats Généraux, étaient minoritaires, voire totalement inconnues dans la plus grande partie du pays. Mais, à partir du 14 juillet 1789, à partir de la prise de la Bastille, les principales scènes de la vie politique eurent pour cadre les rue de la capitale française avec une préférence marquée pour la place de grève, qui était aussi celle de l’Hôtel de Ville.

Le retour du roi, de Versailles à Paris, n’avait pas été seulement symbolique. Dans les faits, il se traduisait en motions, en votes imposées aux assemblées successives par les pétitionnaires et les processionnaires qui envahissaient les tribunes et menaçaient orateurs et votants. A maintes reprises le vrai pouvoir fut aux mains de ce que l’on appelait la commune. De cet appui populaire aux bourgeois avoués et distingués , qui palabraient aux Jacobins avant de siéger à la Convention, naquit cette collaboration ultra gauchiste qui s’attache au jacobinisme jusqu’à nos jours. Ceux qui se parent du titre, fussent-ils socialement rétrogrades, se décernent automatiquement un brevet de progressisme suffisant pour les protéger des critiques gauchisantes.

Ces temps héroïques allaient avoir leur temps fort que l’on pourrait et devrait appeler la période Robespierre. Aujourd’hui encore ce personnage reste mal connu et peut être méconnu. Pour ses compatriotes immédiats il est toujours une énigme. Comment se porteur d’un prénom bourguignon et habsbourgeois (Maximilien), d’un patronyme évocateur du bassin de la Lys et de l’Escaut (la Spiers ou l’Espierre en est l’un des fleuves mineurs) a-t-il régné près de deux ans en dictateur redouté sur la jeune République ? Comment cet Arrageois, issu de la ville la plus méridionale des Pays-Bas, la plus souvent détruite par les rois capétiens est-il devenu un moment l’exécuteur des hautes et basses œuvres de l’ex royaume de France ?

Refoulement ? sadomasochisme ? Ce qu’il y a de certain en tout cas, c’est qu’il dut aux faubourgs de Paris son triomphe sur ses ennemis personnels, les girondins qui voulaient ramener le département de la Seine à un quatre vingt troisième d’influence. Il fut le créateur de l’Une et Indivisible. Celle-ci ne lui en garde aucune reconnaissance car il avait été pacifiste à ses débuts et s’était opposé à la guerre en prophétisant l’avènement final d’un guerrier dictateur (celui qui fut Napoléon).

Pour l’opinion vulgaire, Robespierre et l’incarnation de la Terreur. Son ascension en aurait marqué le début et son exécution en aurait sonné le glas.

Or les massacreurs de septembre n’avaient pas attendu sa promotion pour terroriser les ci-devant et les plus vastes génocides de la Grande Révolution sont postérieurs à sa chute. Les colonnes infernales de Vendée se sont fort bien passées de son concours . Sa mort a sauvé des salonnards désormais libres de conspirer . Elle n’a permis d’épargner aucun Vendéen.

Désormais toute la puissance de la "Nation" allait être tournée contre "l’étranger", automatiquement converti en ennemi de la liberté, donc de la France, les deux termes étant synonymes. Tandis que le spectre de Robespierre servait d’alibi ou de bouc émissaire, le jacobinisme prenait forme et doctrine sur le plan international dans les derniers hymnes du Directoire.

Contre nous l’Europe conspire
Conspirons la perte des rois ;

Et, en finale :

Les peuples libres sont français.

On pourrait discuter longtemps sur le sens exact de ce dernier vers. Signifie-t-il simplement que tout peuple libre a droit à l’amitié de France ? Ou que tout peuple libre doit immédiatement se laisser ou se faire annexer par celle-ci ?

Napoléon n’allait pas tarder à apporter la réponse.

Celle de dehors fut plus lente à venir.

Il n’est pas douteux qu’à l’origine elle eut tendance à être positive. Nombreux furent les Belges, les Néerlandais, les Allemands, Italiens ou Espagnols à s’accommoder de la doctrine ésotérique. L’usage devait pourtant les en détourner assez tôt.

Il n’et pas sûr cependant que, pour l’emploi interne, elle n’ait pas fait école.

Les partis socialistes ont préféré Marx à Proudhon, l’irréductible Franc Comtois. Ils croient, au fond d’eux-mêmes, que le fédéralisme est cause de faiblesse interne, voire de sécession à échéance.

Lorsque les alliés, au lendemain de la seconde guerre mondiale, imposèrent à l’Allemagne un régime décentralisé, ce fut dans l’espoir de l’affaiblir durablement et les Allemands, au fond d’eux-mêmes, partageaient ce sentiment. Le "miracle allemand" les a peut-être détrompés. Il n’a inspiré aux Français que surprise, si tant est qu’ils s’en soient aperçus.

Dans les limites de l’Hexagone le jacobinisme est, plus que jamais, roi. Au cours des ans, l’opposition à sa domination n’avait cessé de décroître dans les milieux dirigeants. Longtemps les éléments dits de droite conservatrice, royalistes ou catholiques, lui avaient fait obstacle. Ceux-ci allaient peu à peu disparaître ou s’incliner à mesure qu’avançait le dix-neuvième siècle et que s’instaurait puis s’affermissait la troisième République.

La grande force motrice en fut l’alliance du sabre et du goupillon formée autour de l’idée de revanche sur l’Allemagne victorieuse en 1871.

A partir du moment où ils prirent une signification militaire la célébration du 14 de juillet et le chant de la Marseillaise perdirent leur caractère révolutionnaire et le culte de la patrie se confondit avec celui de Dieu.

Ainsi, en considération de ses services durant la guerre, le farouche antireligieux Clemenceau fut-il absous d’office sur son lit de mort. Ainsi, en gratitude de sa part dans le conflit mondial, l’athée Poincaré devint-il le chef des bien-pensants sous les auspices du Bloc National qui avait englobé le bloc anticlérical de jadis.

L’apothéose coïncida finalement avec les poursuites contre les Alsaciens suspects d’autonomisme et se traduisit dans le discours d’un prince de la République qui se nommait Lasserre et s’était auto anobli sous le nom de "de Monzie" : "Dans l’intérêt de la langue française, il faut que le breton disparaisse".

Depuis que ces paroles définitives ont été prononcées, la situation s’est stabilisée, c'est-à-dire aggravée. La cinquième République avait pourtant renouvelé le vocabulaire. Avec la cogestion, la régionalisation, alias l’antijacobinisme était à la mode. Le dictateur tout puissant étendait l’ombre de son ambiguïté (ne devrait-on pas plutôt dire "de sa duplicité ?) sur les destins de la nation-état. En même temps que l’homonyme il était le neveu et le filleul d’un certain Charles de Gaulle, qui avait jadis rompu des lances pour l’enseignement des langues locales, en particulier du breton.

Un vaste plan de réaménagement du territoire avait été entrepris. On employait enfin le mot "région" mais on le vidait aussitôt de toute substance. On précisait d’abord qu’il ne s’agissait pas d’une collectivité territoriale remplaçant ou concurrençant les départements. Puis l’exécution technique ressembla surtout à du sabotage. Les noms à caractère historique furent soigneusement proscrits et remplacés par des appellations ridicules du type "Nord-Pas-de-Calais" ou "Rhône-Alpes". La Normandie demeurés si vivace fut coupée en deux afin de faciliter l’extension de la banlieue de Paris. La Bretagne fut amputée de la capitale de ses duchesses rattachée à un Ouest imprécis.

Enfin vint le moment de couronner l’opération. Ce fut l’objet du référendum suprême qui allait mettre fin au règne gaullien. Les Français étaient appelés aux urnes afin d’approuver la réforme. Simultanément cependant on leur proposait de supprimer le Sénat qui, tant bien que mal, maintenait l’existence d’un certain pouvoir d’origine locale. Le régionalistes avertis ne s’y laissèrent point prendre et s’unirent aux adversaires du "général" pour repousser le cadeau empoisonné et les partisans de De Gaulle purent s’écrier que le régionalisme avait été refusé par le peuple ! Rarement encore manœuvre aussi subtile avait été conçue pou parachever l’œuvre des quarante rois et des cinq républiques qui, en mille ans, avaient construit l’édifice centralisateur.

(...)

Aujourd’hui, au-dedans, les ethnocides perpétrés sur les peuples allogènes (Bretagne, Alsace, Occitanie, Pays basque, Flandre, Corse) sont à peu près parvenus à leur terme.

Au terme de cette évolution séculaire, c’est dans les relations internationales de la France que le jacobinisme poursuit aujourd’hui son œuvre néfaste, cause majeure de la fuite en avant européenne actuelle et obstacle principal à l’avènement d’une Europe fédérale et souveraine.

La pensée des vieux Conventionnels continue à régir, de Bruxelles à Fort-de-France, bien des corruptions, voire des folies et des crimes.

Nicolas Bourgeois et Wido van Kaaster (1980)